Rencontres Nationales de Jeu Vocal 2024 – Table ronde

« Le jeu vocal, par sa liberté, sa spontanéité, son absence de prérequis, est un outil tout à fait adapté aux personnes porteuses de handicap mental et psychique. C’est une pratique très intéressante pour créer du lien, être à l’écoute de l’autre, apprendre à recevoir et à donner dans le plaisir qu’apporte le jeu avec ses règles mais aussi sa créativité infinie. 

Membre de l’ensemble Accentus, travaillant depuis 6 ans dans un Centre d’Accueil de Jour auprès de personnes en situation de handicap mental et psychique, je souhaite partager mon expérience, les difficultés éventuelles rencontrées et les bienfaits du jeu vocal dans ma pratique musicale régulière auprès d’un public très divers dans sa sensibilité et sa musicalité. » 

Sylvaine Davené
Rencontres Nationales de Jeu Vocal, Mars 2024

Sylvaine

Pour l’expérience que je vais relater aujourd’hui, je vais parler des personnes avec lesquelles je travaille à Boulogne et qui sont porteuses de handicaps mentaux : il s’agit en grande partie de porteurs de trisomie 21, d’autistes, des accidents de la vie, de la naissance. Il s’agit d’adultes qui ne peuvent pas ou plus travailler en ESAT ni être insérés dans la société ouverte. Ils viennent donc dans un centre d’accueil de jour pour y faire des activités la journée. 

Je les ai rencontrés par le biais d’Accentus qui m’avait demandé de faire un spectacle autour du jeu vocal dans ce centre, spectacle que l’on a fait à la Scène Musicale dans la salle de répétition d’orchestre. 

Maintenant je travaille quatre jours par semaine dans ce centre. Je trouve que le jeu vocal est un outil très intéressant, je l’ai gardé dans ma pratique après ce spectacle, dans toutes les séances – je travaille autour de la voix, de la musique, des percussions, et je garde toujours du jeu vocal d’une part pour l’échauffement, il est beaucoup plus adapté que les vocalises par exemple, d’autre part pour tout ce qu’il apporte en plus : le faire ensemble, l’écoute de l’autre (je donne un son, je le reçois, les relais), le respect de l’autre. Il y a aussi beaucoup de chant libre avec répétition, ce qui fonctionne très bien car ce public est constitué de personnes qui sont souvent dans le mimétisme. 

Par contre, la création pure reste plus difficile, peut-être est-ce plus facile avec des enfants, ici, ce sont des adultes de 20 à 65 ans, il y a des choses qui au fil du temps deviennent plus rigides. C’est aussi ce qui leur permet de fonctionner, le fait d’avoir mis en place un certain nombre de comportements. Le jeu vocal essaie aussi de balayer ça lorsque c’est possible ou de faire un petit pas de côté, ce qui est intéressant parce qu’il y a souvent une tendance à refaire la même chose.  

Ce centre est très axé sur les travaux manuels ; tapisserie, broderie, c’est toujours le même geste. Là je propose quelque chose qui ouvre, même si l’ouverture peut être très petite. Très vite aussi, ils sont dans le pareil. On le verra par exemple avec la place du meneur ; ils se sont souvent préparé un petit programme qui marche et qui leur plait et le quitter devient difficile. 

[visionnage d’extraits du spectacle]

Ce spectacle a été donné après six séances. C’est la magie du concert ; ils sortaient des choses absolument étonnantes qui n’étaient pas arrivées pendant les séances. Je les trouve finalement assez créatifs ; peut-être plus parce que c’était récent cette découverte du jeu vocal. Certains se révèlent tout de suite, pour d’autres il faut plus de temps. 

Serge

C’est quoi être créatif ? Qu’est-ce qui détermine qu’un geste est reproducteur ou créatif ? 

Sylvaine

Être créatif, c’est être inventif, par opposition à ce que je viens de faire justement. Réussir à se détacher de ce qui vient d’être fait, ne pas être dans la reproduction immédiate et proposer autre chose. 

Serge 

Mais souvent, la première chose que l’on apprend dans une activité, c’est de reproduire exactement, avec une rigueur. Ce que je trouve frappant dans cet extrait, c’est que je ne vois pas de différence avec ce que j’aurais fait. 

Sylvaine

C’est ce qui est justement intéressant ; on pourrait le faire tous ensemble. 

Jonathan 

Quand on écoute et que l’on se place du point de vue de la production sonore, on peut se dire qu’il n’y a aucune différence entre les publics dits « empêchés » et les publics dits « normaux ». Peut-être est-ce un peu à la marge dans des activités plus créatives, plus artistiques. 

Tu parlais d’activité de couture ; certes le geste est répétitif mais il est aussi méditatif. On parlait également d’erreur ce matin, l’erreur dans l’activité artistique est peut-être plus à la marge. Si elle est répétée et accompagnée, elle fait partie intégrante de la musique. De fait plus simplement, la société les empêche peut-être de trouver une place qui se fabriquerait sinon plus naturellement. François Delalande – qui était là ce matin – a beaucoup à voir entre la petite enfance, les publics empêchés, la création expérimentale dans ce qu’ils partagent d’asocial. 

Sylvaine

Le jeu vocal permet effectivement quelque chose qui fonctionne très bien. Alors que si je leur demande de chanter des vocalises ça va être très difficile, ça ne va pas fonctionner. Le jeu vocal, eux-mêmes se rendent compte que c’est beau, que ça fonctionne. Par contre, la difficulté est que ça peut aller vers un appauvrissement progressif. C’est donc au meneur d’essayer de retrouver autre chose. Ça peut être un problème plus général dans le jeu vocal, je l’ai déjà retrouvé dans d’autres groupes. Ça nécessite de réouvrir quelque chose en soi-même pour pouvoir proposer autre chose et retrouver une évolution même minime et sans perdre le côté répétitif, voire méditatif qui arrive. 

C’est important de voir tout ce que le jeu vocal apporte. Tout d’abord on donne une consigne : écouter une consigne, la comprendre, réussir à l’appliquer, c’est déjà énorme ça. Par exemple dans un relai, on donne un son, on reçoit un son, il faut réussir à ce que le son passe de l’un à l’autre, que l’on arrive à s’écouter. Le côté humour aussi est toujours là dans le jeu, ce qui est très bénéfique. On s’amuse beaucoup. Mais il faut aussi canaliser l’énergie, certains ont beaucoup d’énergie, d’autres au contraire ont du mal à sortir quelque chose.

Carole  

Je constate pour les relais que les adultes non porteurs de handicap peuvent avoir autant de mal à passer le relai dans la consigne demandée que n’importe quel groupe de personnes porteuses de handicap. Ce n’est pas quelque chose de très naturel. Les premiers passages ne sont pas simples : le son tombe, la personne respire trois fois avant de passer le relai. Ça parait évident mais ça ne l’est pas. 

Sylvaine

Dans le centre où je travaille, je constate qu’il n’y a pas vraiment d’inhibition, ce qui facilite les choses. J’ai travaillé dans un centre de jour psychiatrique où l’inhibition était beaucoup plus forte. Libérer des choses, des énergies peut faire peur. Générer un geste, un son fonctionnait moins bien. 

Marine

Dans les retours que tu as pu avoir d’eux ou de leurs proches, ces expériences de jeu vocal ont-elles eu des conséquences positives sur leur quotidien, dans leur relation entre eux, avec leurs proches, avec eux-mêmes, dans leur ouverture au monde, un autre monde que le leur ? 

Sylvaine

C’est difficile de quantifier, mais c’est ce qui est recherché. Réussir à dialoguer avec l’autre, à l’écouter. Ça peut aider à lâcher des conflits et à s’affirmer aussi par exemple quand ils sont meneurs.
Certains se sont vraiment révélés dans le fait de faire de la musique. Les inviter à faire, ça les a réveillés, et maintenant ils ne dorment plus, ils font même d’autre activités qu’ils ne faisaient pas jusqu’à présent. 

Je ne vais pas me l’attribuer car c’est multifactoriel, mais tout ça est très positif. 

Serge

Comment s’organisent tes séances ? 

Sylvaine

Pour le spectacle dont vous avez entendu des extraits, il y a eu six séances de pur jeu vocal, d’une durée d’une heure. Maintenant je viens quatre jours par semaine dans ce centre ; j’ai des groupes différents le matin et l’après-midi avec lesquels je fais des choses différentes : chorale, chant solo, etc. Mais il y a souvent du jeu vocal dans l’échauffement. Tout dépend aussi du groupe que j’ai, du nombre de participants, des encadrants, de l’énergie. 

Certains parmi vous ont-ils déjà travaillé avec des publics empêchés ? 

Carole 

De manière ponctuelle, avec une totale ignorance du public. C’était un congrès sur le handicap et les loisirs. Il y avait beaucoup de handicapés moteurs lourds et mentaux. Certains se sont lancés comme s’ils avaient fait ça toute leur vie, d’autres n’y arrivaient pas du tout, les réponses ne sont pas du tout les mêmes. C’était une intervention unique. Au sein d’un groupe avec des personnes non porteuses de handicap, c’est finalement la réponse des personnes porteuses de handicap qui a débloqué des réponses des accompagnants qui n’osaient pas y aller, eux.

Jonathan 

J’ai eu des soucis dans des ateliers avec des groupes scolaires, avec des enfants porteurs de handicap léger. J’ai eu des soucis de comportement avec ces enfants qui ne sont pas toujours reconnus et aidés dans leur différence. Ce n’est pas stigmatisant que de dire. Au contraire, taire le handicap peut mettre en fébrilité des enfants qui ne comprennent pas. 

Sylvaine

Ce qui est intéressant, c’est de le dire et d’être à leur écoute. De verbaliser ce qui se passe sur une chose qu’ils n’ont pas l’habitude de faire. Par exemple, dire « ici c’est excessif » sur une chose qui n’est pas dans le comportement qu’ils pourraient avoir ailleurs et qui est a priori sans enjeu, ça peut débloquer des situations et faire écho à la vraie vie. 

Jonathan 

On rentre en fait dans un processus. Il peut même y avoir un travail d’évaluation possible, une marge de progression pour des personnes qui ne sont pas enfermées dans une situation de handicap dans leur pratique. 

Christophe 

Qu’est ce que tu notes comme évolution dans le jeu ? Tu parlais de la répétition, y a -t-il des choses qui deviennent acquises, qui se stabilisent ? 

Sylvaine

Par exemple, le travail des nuances avec le geste est une chose que nous avons beaucoup pratiquée et qui est plutôt bien acquise. Mais il faut être vigilant, sinon il peut rester le geste et la voix n’y est plus. Il faut alors revenir à l’écoute. Il y arrivent plutôt bien, plus facilement que les vagues par exemple. La notion de hauteur est plus difficile. Le passage à l’écrit n’est pas évident non plus mais peut être très intéressant à creuser pour certains. Les clusters, eux, sont plus évidents. 

Serge 

As-tu déjà travaillé des partitions dessinées avec eux ? 

Sylvaine

J’ai essayé de leur faire écrire ce qu’ils chantaient. Des choses simples : une courbe, un trait avec une respiration. Ce n’est pas facile, ce n’est pas ce qui fonctionne le mieux. Certains ont accès à l’écrit, d’autres non.

Carole 

Le fait que la main monte et que le son monte, c’est un code qui est implicite chez nous mais qui est peut-être inaccessible chez d’autres. 

Sylvaine

Tout à fait ! Pourtant on travaille sur le ressenti corporel des sons grave/bas, aigu/haut. Ce code-là fonctionne en revanche.

Henrique  

J’ai participé à des séances d’animation dans un hôpital psychiatrique avec des personnes internées. A l’époque je jouais du piano, c’était une autre approche. Je me faisais la remarque : où est la frontière entre ce qu’on appelle « la folie » et « la normalité » ?  Pour moi il y a une confusion. C’est assez proche des défis qu’on peut traverser aussi au sein de l’atelier public de jeu vocal, sur des publics différents. 

Catalina 

Il y a un tabou dans la société sur la santé mentale, qui commence à se débloquer mais qui est bien présent. Notre manière d’accueillir aggrave parfois le handicap. La société ne nous apprend pas à englober les gens et respecter les différences. Cette pratique permet aussi de renforcer la différence, de créer un espace où l’humain est en accord avec les autres humains, par un langage commun. 

Ce serait bien aussi de faire des groupes mixtes.

Christophe 

Vois-tu un changement de regard de la part de l’institution dans laquelle tu viens ? Des soignants, des personnels directifs ? 

Sylvaine

Oui très clairement. 

Dans le centre où je suis, mes interventions sont très légitimées, ce qui était moins le cas dans l’autre structure où j’intervenais en séances courtes. Le projet ici est personnalisé à l’intérieur de la structure. Certains viennent parfois assister à ce qu’il se passe. 

Christophe 

Est-ce qu’ils participent ? 

Sylvaine

Ils ne participent pas tellement car ils font souvent autre chose. Ce sont plutôt les stagiaires qui viennent et se mêlent au groupe.

Catalina

Ça pourrait être intéressant que tous participent, que chacun soit dans la création, sans jugement. 

Christophe 

Tu compares les deux structures, qu’est-ce qui fait que tu te sens plutôt accompagnée ou plutôt observée ?

Sylvaine

Je venais faire un atelier de l’extérieur, je ne faisais pas partie de l’équipe, il y a une sorte de méfiance. 

Christophe 

Quels sont les éléments qui permettent un changement ? 

Sylvaine

Il y a des choses liées aux équipes, au pouvoir décisionnel. Mais il y aussi le fait d’être content de voir arriver des choses, qu’il se passe des choses, ce qui n’est pas toujours le cas dans ces structures. 

Pauline 

Tes ateliers doivent-ils répondre à des objectifs précis ? Font-ils l’objet de projets spécifiques ? 

Sylvaine

Dans les projets personnalisés, il y a toujours des objectifs. Ce n’est pas toujours facile à trouver parce que parfois, l’objectif est simplement le maintien des acquis. Ensuite, quels sont les moyens pour atteindre cet objectif ? Ici, je peux proposer des choses qui vont permettre par la pratique musicale d’atteindre cet objectif.

Pauline 

Quels sont les objectifs que tu peux soulever ? 

Sylvaine

Par exemple, s’affirmer.

Je peux travailler aussi sur le relationnel. Une personne qui est en permanence en conflit, ça peut se travailler dans le jeu vocal. Des sortes de discussion sur des granulations mélodiques. 

Le jeu vocal en mélangeant différents publics serait un bel objectif également !

Laurence 

J’ai travaillé avec Musique et Territoire, on a lancé une grande étude sur la musique et le handicap, les actions d’inclusion dans la pratique musicale. Comment avez-vous été formée pour investir cet endroit-là ? 

Sylvaine

J’ai débordé été professeur dans l’Education Nationale et j’avais fait mon mémoire sur la musicothérapie. J’ai par la suite suivi plusieurs formations avec Musique et Handicap sur l’autisme, des interventions chantées à l’hôpital. Avec l’association Mesh aussi pour une formation sur la surdité. C’est Accentus qui nous a formés. Concernant la pratique dans le jeu vocal, j’ai été formée avec Guy Reibel dans le cadre d’une formation à l’initiative d’Accentus. 

Autres ressources