Utopies

 

 

La création, une culture pour tous, par tous. Une utopie ?

 

 

La culture est au cœur de nombreux débats, particulièrement aujourd’hui au sortir de la pandémie que nous venons de vivre. Ces débats mettent en évidence le malaise qui existe entre ce que l’on pourrait appeler « une culture du haut », portée par des artistes créatifs et reconnus, qui présentent leurs œuvres soucieux d’être vus  entendus par un public forcément restreint, et « une culture du bas », mélange de productions hétéroclites  conçues dans le but essentiel d’être vendues au plus grand nombre, sans le souci de cultiver leurs destinataires innombrables. Naturellement, il existe de très nombreuses associations, écoles, organismes qui s’efforcent de développer des activités culturelles, ouvertes à un large public. Mais le lien entre le « haut « et le  » bas « est, globalement, quasi-inexistant. Quel pourrait être ce lien?

La poussée écologiste exprime un désir d’une vraie culture populaire, plus accessible, qui réponde davantage aux attentes réelles et implicites de la population.

En musique, la distance est particulièrement  grande entre le haut et le bas.

Le haut, le classique, comme on dit, nécessite des années d’apprentissage pour  chanter ou jouer d’un instrument en amateur. Difficile de bien jouer du violon ou du piano.  Le classique regroupe désormais dans l’esprit du public le grand répertoire historique et la création contemporaine. Voisinage inégal, tant le classique historique domine la création contemporaine. Vous êtes compositeur ? Ah oui, de musique contemporaine classique, comme on dit aux victoires de la musique. Deux mots antinomiques, qui donnent le sentiment que la création contemporaine se cache derrière la « grande musique »

Le bas regroupe une grande variété de genres, de formes, des musiques faciles à entendre, diffusées partout en continu et auxquelles on ne peut échapper. Une industrie, qui en dépit de qualités réelles, qui portent notamment sur l’originalité d’un « son », utilise un langage musical simplifié réduit à quelques formules mélodico-harmoniques héritées de la musique classique. Pour beaucoup, des clichés qui tendent vers « l’infiniment moyen » selon l’expression de J.M.G L.e Clezio. Un  flot ininterrompu qui finit par anesthésier le public, et le démotiver.

Or un phénomène nouveau s’est produit depuis les années 60, avec l’apparition de l’enregistrement et des nouvelles technologies électroacoustiques. La musique concrète en France avec Pierre Schaeffer a pris le contre pied de ces courants pour redécouvrir le son, le bruit, l’objet sonore dans son infinie diversité comme l’enregistrement permet de le capter. Le son brut, en dehors des codes, des échelles, le son dans sa complexité.  Peut-on jouer avec les sons ? Pourquoi pas ? Les sons les plus riches, rebelles à toute syntaxe, tout principe d’organisation. Une musique de bruits, comme disait Pierre Henry. « La musique est un jeu d’enfant » comme  l’écrit et l’expérimente François Delalande avec succès auprès des enfants depuis un demi siècle. On peut jouer avec les sons, composer, faire de la musique, directement.

Cette intuition a germé peu à peu au sein d’un public jeune en particulier désireux de s’emparer des nouveaux outils de la création pour s’associer à la création, participer à la création, jouer avec les sons.

Un phénomène essentiel: une nouvelle conscience du son, du phénomène sonore en général, non pas le son que l’on écoute d’une façon abstraite et culturelle comme simple support d’une musique, mais le son vécu en lui-même, comme une matière et une forme, dans ses rapports profonds avec le corps, le geste, l’espace et dans ses effets multiples. Le besoin d’un retour aux sources, d’une musique fondamentale

Si beaucoup  continuent d’apprendre  la musique de façon traditionnelle, d’autres ressentent le besoin de faire par eux-mêmes plus que de reproduire des modèles. Un accès direct à la création, sans apprentissage préalable.  Pour  ces nouveaux aventuriers de la culture, écouter ne suffit plus : créer devient une nécessité immédiate, qui se développe de manière spectaculaire dès que les conditions deviennent propices, en particulier grâce aux techniques numériques.

Si l’on met en regard la création  savante (la culture du haut) et cette forme de  création spontanée (la culture du bas), accessible au plus grand nombre, le champ créatif s’élargit singulièrement.

On observe dans ce jeu en miroir qu’en matière de création, ceux qui ne « savent pas » ont beaucoup à apporter à ceux qui « connaissent la musique ». Une énergie, une jubilation, et une créativité sonore sans limites. Alors, multiplier le potentiel des uns par celui des autres, constitue une expérience possible et passionnante qui  apporte une nouvelle dimension à la musique aux plans artistique et social, en harmonie avec les attentes de la société.

 

La voix offre un terrain privilégié d’expérimentation. Le son vocal, bruit de l’homme, de son expression intime, interface entre le dedans et le dehors de l’être, double reflet de ses mécanismes biologiques, de ses pulsions et de ses émotions. Une infinité de sons que le jeu vocal fait naître et qui donne accès à une musique immédiatement accessible à tous, en deçà et au delà des savoirs.

Une musique qui part du corps, de la voix, du geste, qui met en œuvre la totalité de l’être par un chant spontané au moyen du jeu vocal. Un chant inouï et inné qui jaillit sous les formes les plus universelles : chanter, murmurer, bruiter, parler, crier…une expression individuelle et collective où chacun se manifeste dans sa singularité, enrichi et stimulé par la diversité des autres. Une musique fondamentale, un retour aux sources de la création.

Le jeu vocal établit un lien naturel entre les musiques savantes (le haut) et les musiques spontanées d’essence populaires (le bas). D’éminents compositeurs avec lesquels j’ai travaillé en dirigeant leurs musiques (Messiaen, Stockhausen, Berio, Xenakis, Ligeti) ont été les témoins attentifs de la naissance du jeu vocal, surpris mais encourageants, particulièrement Luciano Berio, conscients de l’originalité et de  l’importance du phénomène.

Chez les enfants, la créativité ne demande qu’à s’exprimer. Un exemple: Jean-Michel Blanquer a imaginé un plan choral : une chorale dans chaque école. Excellente idée. Mais pour chanter quoi ? Comment ? 300.000 professeurs des écoles se demandent quoi faire  chanter à 5.000.000 d’enfants. Immense projet !

Nous proposons d’introduire et de  développer une pratique de chant créatif sous la forme de jeu vocal. Les enfants jouent avec leur voix, inventent des sons chantés, parlés, les plus extraordinaires, créent eux mêmes leurs chants, s’illuminent face à leurs créations. Plus de modèles à imiter ! La liberté totale de créer ! Et ça marche !

Cette pratique du jeu vocal peut s’étendre à tous les milieux sociaux, praticiens ou non de la musique.

Le Centre Européen du Jeu Vocal est l’organisme que j’ai créé il y a quatre années pour porter nos activités.

Je développe cette expérience depuis plus d’un demi siècle. À la radio au départ, avec les chœurs professionnels de Radio France que je dirigeais, puis avec des scolaires, des amateurs. Peu à peu s’est élaboré un contenu définissant les notions constitutives du processus créatif.  Une sorte de solfège au sens Schaefferien (Pierre Schaeffer, Traité des objets musicaux, initiateur de la recherche musicale) avec un vocabulaire  approprié pour décrire  la généralité les éléments sonores produits par la voix sous l’angle de la perception. Une approche morphologique et typologique des objets sonores vocaux. Puis leur mise en jeu dans la dynamique du mouvement, associant gestes et mouvements corporels. Passage de l’instantanéité du chant spontané à la composition, au moyen de notations dessinées, oubliant les notes du solfège traditionnel pour dessiner les gestes du chanteur, les mouvements des sons qu’il produit dans leur continuité, avec les modulations de l’énergie, de la respiration , des fluctuations permanentes, des sensations produites.  Un moyen de fixer la trace, la silhouette des sons en mouvement « Dessiner la musique ». Un autre versant de la notation, à inventer à chaque fois hors de tout code. Double univers sonore, qui associe les sons proprement dit et les phonèmes du langage, les « bruits de paroles » .

Des films, des ouvrages, des œuvres parfois monumentales jalonnent ce parcours.

Une mission nous a été confiée par le Ministère de la Culture pour participer à la mise en œuvre du plan choral cité plus haut.

Un partenariat a été créé avec le Conservatoire de Paris, école prestigieuse qui ouvre désormais ses portes grâce à nos ateliers publics, en lien avec la DAAEN du Ministère de l’Intérieur (accueil de primo-arrivants).

Un champ d’action large, qui touche tous les milieux sociaux, toutes les générations. Une telle pratique du chant créatif au moyen du jeu vocal pourrait contribuer à transformer la société, celle des enfants, celle des adultes. Tous créateurs ! Une utopie ?

 

Dessiner la musique

 

D’habitude, écrire la musique, c’est la noter, utiliser une notation comme celle que nous connaissons et pratiquons en occident depuis des centaines d’années, même enrichies par des évolutions récentes.
Mais peut-on oublier cette notation de la musique et  en imaginer une autre, pour tenter de la « dessiner » ? Existe-t-il un autre versant de la notation, opposé mais complémentaire, oubliant les notes pour dessiner les gestes du musicien, les mouvements des sons qu’il produit dans leur continuité ? Dessiner les modulations de l’énergie, de la respiration, des fluctuations permanentes du son, oubliant les découpages pour vivre le flux sonore, hors du temps, de tout système, de toute mesure. Essayer de vivre le mouvement comme une pure sensation, idéale. C’est une des utopies que nous vivons, en essayant de dessiner la musique. Pas de système pour guider cette recherche, mais une intuition, selon l’intuition de chacun.

 

Voici un essai de dessins à partir de fragments d’un poème de Jaques Brunius, utilisé  dans Le Traité du Jeu Vocal, en cours de réécriture.

 

 

Ces dessins ont inspiré Valérie Aimard, violoncelliste et mime, qui a chanté et mimé des fragments de ce poème.

 

 

 

Le son vocal, objet sonore, matière et métamorphoses par transformations électroacoustiques

 

On peut dessiner le son vocal, objet sonore, matière vivante, comme une forme dans sa morphologie. On peut le sculpter par le jeu vocal. On peut aussi le métamorphoser par des transformations électroacoustiques : ces manipulations, ou opérations permettent d’agir sur le son par

  • élongation
  • compression
  • répétition
  • fragmentation
  • coloration
  • transposition
  • épaississement ou amincissement
  • multiplication

 

Multiplier le son par lui même ou avec d’autres sons est une opération spectaculaire. La polyphonie permet de superposer des voix. Les mixages  électroacoustiques permettent des superpositions par multiplication en nombre illimité, comme produites par un  chœur  constitué des milliers de chanteurs.

 

Extrait de Choeurs Immaginires, « On eût dit des coups d’aile »

 

 

 

Jeu vocal- jeu instrumental- L’OMNI

 

En 1988 naissait l’OMNI, créé par Patrice Moullet, compositeur et génial créateur d’instruments, une aventure à laquelle je me suis associé dés l’origine, partageant la philosophie qui inspira la création de cet instrument nommé à l’origine « Surface légèrement sphérique ». Un instrument original, dont la forme offrait un accès direct au jeu, au moyen de gestes spontanés ne nécessitant aucun apprentissage, à un jeu d’invention de même nature que celui du jeu vocal.  Pas une machine, ni rien qui rappelle le clavier, les notes, les instruments traditionnels. Un nouvel instrument qui permette de s’immerger dans le son, de le façonner, le faire vivre  par le mouvement des mains effleurant la surface de l’OMNI. Un accès à la création aussi immédiat que par le jeu vocal, grâce à un contact direct avec le son.

 

Voici un exemple avec Jonathan Pontier, dans un essai intitulé « Délire des mots »